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ΕΘΑΝΕ

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Morale provisoire cartésienne ou Morale par provision.

Frère Celestin Ngoura SM

Frère Celestin Ngoura SM

INTRODUCTION

Le concept de morale tire son origine du mot latin moralis (relatif aux mœurs). Ce dernier a trait au jugement portant sur le  bien et le mal ; il désigne aussi une évaluation normative que l’on oppose à un jugement de réalité. La morale se défini ainsi comme une       « Doctrine de l’action humaine qui tente d’établir de façon normative la valeur des conduites et de prescrire les règles de conduite et qu’il convient dès lors de respecter. » [1] Dans le cadre de notre séminaire sur l’étude dirigé du Discours de la Méthode,[2] nous aborderons le thème de la Morale provisoire cartésienne ou Morale par provision. Descartes a été  frappé par de nombreuses sur les connaissances acquises au Collège La flèche, en rapport avec la scholastique qui l’a nourri pendant ses années d’études passées et dont il a voulu s’en défaire. Il va les refonder à partir de la « matesis universalis » ou « méthode universelle » qui se base sur les chaines de raison mathématique permettant de justifier ainsi, le premier précepte de sa méthode sur l’évidence. En revanche, Descartes va se résoudre pendant ce temps de latence à « vivre d’abord et philosopher en suite »[3] et donc puisqu’il lui fallait bien une règle de vie pour savoir mener son existence en toute quiétude permettant la recherche de la vérité, il va poser la morale par provision, dans laquelle sera prescrit des règles ou des conduites en vue de notre propre gouverne. Celle-ci  nous est proposée  comme règle de conduite au-delà de l’incertitude et le doute de la recherche de la vérité. René DESCARTES défini ainsi la Morale par provision comme « un ensemble de principes définis pour conduire sa vie avec assurance et tranquillité »[4]. Il est vrai que la morale provisoire est une morale imparfaite que l’on peut tout de même  suivre en espérant parvenir à la vérité. Quel contenu peut-on tirer des trois maximes cartésiennes? La morale provisoire de Descartes échappe-t-elle à l’écueil du conformisme ?  Quelle garantie cette morale par provision peut-elle procurer à l’homme dans sa recherche de la vérité ?

I- LES MAXIMES DE LA MORALE PAR PROVISION

Selon le dictionnaire Larousse Français, une  maxime est un  nom féminin qui tire son essence de l’expression latine maxima sentencia, qui signifie sentence la plus grande. Autrement dit, c’est la  formule qui résume un principe de morale, une règle de conduite ou un jugement d'ordre général : Maxime populaire. Celle-ci se décline selon René Descartes dans le Discours de la méthode en trois maximes qui, alternativement s’illustrent ainsi que suit :

1- Règles de conformismes

René Descartes veut faire une morale rationnelle, symbolisée par un arbre dont la partie haute (les branches) est la morale. Dans ce sens, il place la morale au sommet de toute  science, de toute rationalité qui conduit à la sagesse (morale). Ainsi, la morale est la théorie et la science la pratique.

  • Première maxime : « obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre ».

Cette première maxime de Descartes nous invite à nous conformer aux lois et aux coutumes de notre pays d’appartenance. Elle nous oblige à observer strictement les coutumes, la religion, ainsi que les mœurs propres à notre société d’appartenance, en suivant objectivement les plus sages décisions. Le conformisme dont il est question ici nous fait comprendre que tout individu est doté de raison et doit en faire usage, en matière de jugement personnel. Le jugement personnel en effet, ne doit pas être la seule instance utile à l’élaboration de la loi morale. Dans le cadre de la morale religieuse, la vérité ne relève pas forcement de la raison mais de la révélation qui est de l’ordre du surnaturelle. Aussi cela relève de nos convictions et de nos croyances personnelles. La fonction de la loi civile, est de garantir au nom de ce vivre ensemble qu’on doit respecter et se conformer aux lois. Dans un autre sens, ces  lois civiles et coutumières  sont le fruit du hasard lié  à notre naissance, ce qui fait de nous les membres d’une collectivité donnée ; ceci ne relève pas d’un monde d’esprit pur. Autrement dit, c’est une pure fabrication humaine liée à l’histoire d’un peuple. Cette contingence finit par créer  l’inertie relative aux exigences de la raison. Descartes nous invite ainsi à la prudence vis-à-vis de la politique ; il nous faut selon lui, vivre dans la quiétude en respectant législation, en soignant notre apparence externe sans que celle-ci ne touche notre fort intérieur et surtout nos convictions. Il ressort ainsi un principe fondamental qui n’est autre que: La Modération[5]. Cette modération  correspondrait aussi au bon sens et à la juste mesure en toute chose. La finalité de cette maxime est donc de trouver la meilleure voie et un moyen de rester libre. Mais n’est-ce pas là une manière de dire que la modération est un chemin où on apprend à  être probant ?

2- Le probable comme certain

  • Seconde maxime « être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées ».

Dans cette deuxième maxime qui se présente comme opposée dans une certaine mesure à la première (la modération qui nous incite à un esprit de modération), Descartes nous recommande la Résolution[6]. Il s’agit pour l’individu d’assumer pleinement son choix. En effet, dans toutes les actions que nous menons,  il est très important de prendre parti, d’opérer  un choix même si les motivations  dépassent notre entendement une fois le parti pris. Le plus important ici est d’opérer un choix qui nous conduirait à une décision ferme, sans toutefois nous laisser influencer par des opinions extérieures à nos convictions personnelles. Il s’agit de comprendre qu’en étant décisif et optimiste face à une situation donnée, nous avons la solution à toute incertitude de l’action humaine ; ceci nous empêche  ainsi de tourner en en rond pour la résolution d’un dilemme.  L’enjeu ici est d’amener l’homme à vivre pleinement ses convictions et de ne pas rester éternellement indécis. Dans la pratique, il faut opter pour un choix précis, se montrer déterminé sur le choix fait et ne surtout pas sombrer dans l’impuissance de l’action. Mais en levant l’équivoque, nous nous rendons compte que nous pouvons facilement distinguer l’entendement de la volonté. La volonté doit être ferme et résolue. Le but visé dans cette maxime est de rendre heureux l’homme car, en l’absence de la connaissance du Bien véritable, on ne peut recourir qu’au probable pour être certain de notre raison.

3- Changement du désir au détriment de l’ordre du monde

  • Troisième maxime : « tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde; et généralement, de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir ».

Cette troisième maxime est comme une conclusion des deux premières. Elle  nous montre que Descartes s’inspire des maximes stoïciennes pour construire la sienne. Le stoïcisme exhorte à la pratique d'exercices de préparation aux difficultés et a des méditations qui conduisent à vivre en accord avec la mère nature grâce à la raison. L'objectif est de parvenir à l'ataraxie qui est une « absence de troubles » grâce à l'« absence de passions », ce qui est une condition du bonheur et de la sagesse. Epictète résume cette conduite stoïcienne à travers la maxime Sustine et abstine qui signifie « Supporte et abstiens-toi ». En s'appuyant sur la «raison», les stoïciens adoptent une conception déterministe du Cosmos, conditionné par la succession des causes et de leurs conséquences Celle-ci  affirme que la liberté de la volonté et son autonomie sont infinies. La liberté dans ce cas est la responsabilité de l’homme à pouvoir tout réfuter, surtout s’il ne possède pas le savoir selon son désir.  Il s’agit donc pour l’individu de créer les conditions d’une sérénité intérieure, en se fixant des objectifs tout à fait raisonnables ; l’individu doit se focaliser non pas sur ce qu’il n’a pas, mais sur ce dont il dispose. Descartes nous montre ainsi que l’infinité de la volonté nous rend absolument libre des fortunes de la terre. Cette liberté nous conduit à limiter nos envies, nos désirs en rapport avec ce qui dépend de nous ou qui n’en dépend pas. Il est question pour l’individu de ne pas se laisser aveugler par ses passions et surtout qu’il ait la volonté d’être le maître de sa vie. L’homme sage trouve amplement sa place ici et cela lui permet de vivre en homme vertueux. C’est pourquoi son attitude est à louer, du fait qu’il cherche à être son propre maître ; il arrive ainsi à se débarrasser de tout superflu lié à la fortune ; il est un homme vertueux qui vit dans le bonheur et dispose d’un esprit libre. Cette troisième maxime à l’avantage d’inviter à ne jamais baisser les bras, tout en restant dans la limite du possible. Il s’agit pour l’individu de se détourner des choses irréalisables. Ainsi exposée, les maximes telles que développées par Descartes n’échappe pas à l’écueil du conformisme et de la fragilité. 

II- ESSAI D’EVALUATION CRITIQUE

1- La méthode Durkheimienne

Le sociologue Emile Durkheim, dans son ouvrage Les règles de la méthode sociologique, formule un certain nombre de règles sociologiques dont l’objet est déterminé dans la rigueur. Le fait social formule à la manière de Descartes, des règles d’une méthode qui donnent à la société son statut exact de socialisation. Durkheim nous propose ainsi trois règles principales pour bien conduire notre connaissance de la vérité. La première règle est la suivante : « Il faut écarter systématiquement toutes les prénotions »[7].Celui étant la base de toute méthode scientifique, l’on remarque que le doute Cartésien n’en est en réalité que fille de cette dernière. Grâce à celui-ci, Descartes a pu mettre de côté toutes les connaissances acquises au préalable ou du moins provisoirement. C’est pourquoi l’homme doit s’affranchir de toutes fausses évidences qui dominent son esprit, il doit concevoir de nouvelles notions qui ne doivent pas être soumises à ses  émotions et sentiments personnels, mais basées sur la rationalité pure. La deuxième règle nous montre que la première règle semble négative de fait, qu’ « Elle apprend au sociologue à échapper à l’empire des notions vulgaires, pour tourner son attention vers les faits ; mais ne dit pas la manière dont il doit se saisir de ces derniers pour en faire une étude objective. »[8] Nous comprenons par-là que le sociologue doit définir les choses qu’il traite, pour les rendre accessibles non seulement à lui-même, mais aussi aux autres de façon objective. Il faut pour cela, une certaine objectivité dans tout ce qu’il entreprend comme recherche, en prenant toujours la peine de définir l’objet. Dans sa troisième règle, il nous montre à quel point « la sensation est facilement subjective » ; il ne faut pas se fier à ses sensibilités pour ne pas faire paraitre ses émotions dans la prise de décision. Il faut pour cela opté des décisions les plus objectives possibles. La cause déterminante ici est celle qui doit être classée parmi les faits sociaux authentiques et non parmi les états de la conscience individuelle. Cette méthode est une rupture  avec l’innéisme cartésien, sa méthode introspective, sa philosophie de la connaissance et son idéalisme morale, permettant ainsi de rompre avec la subjectivité, pour renouer avec le fait social, comme la cause dominante et déterminante des états de la conscience individuelle.

2- Contextualisation

La morale cartésienne, bourrée de nombreuses bonnes intentions de libérer l’homme du doute des différentes connaissances acquises dans la vie, veut le doter d’une connaissance rationnel pleine de bon sens. C’est ce qui explique l’élaboration d’une morale provisoire qui se veut rationnelle elle aussi. Mais à bien y voir, nous nous rendons compte que cette morale qui trouve son début en l’homme, fini en l’homme. On parle ici du solipsisme, ce repliement des connaissances sur soi, sans entrevoir l’ouverture à la connaissance absolue. Saint Thomas d’Aquin bien avant Descartes s’était rendu compte de ce  que toute connaissance bien que basée sur la raison, doit s’ouvrir ou éclore, car il existe une connaissance absolu à laquelle il faut s’élever. Si la morale provisoire cartésienne nous permet de vivre sans peine et de chercher la vérité en toute quiétude, elle nous empêche par la même occasion de nous surpasser c’est-à-dire allé au-delà de nous-même. Pour mettre en valeur notre raison humaine, Kant dans son ouvrage[9] Fondement de la métaphysique des mœurs, nous propose la Bonne volonté comme guide de toutes nos actions morale sans laquelle, toutes nos actions seraient pleines d’intérêts fortuits. David Hume quant à lui, nous invite à avoir un grand appétit pour le Bien. Ainsi faire du bien est bonne action qui nous aide  à avoir le cœur en paix, qui nous éloigne du mal qui habite le monde aujourd’hui.

Au vue de l’indifférence, le manque de charité, la perte des valeurs morales et éthiques auxquels nous assistons, nous sommes interpellés à une remise en question de notre raison humaine. L’homme aujourd’hui a plus tendance à vouloir marcher sur les principes moraux que la nature lui offre, sous prétexte d’un nouvel ordre du monde ; il interprète mal les écrits des anciens philosophes, les principes de base du droit de la nature qui sont au fond à la base de ses protestations et revendications. Les détracteurs de la vie morale et des mœurs aujourd’hui jouent à un double jeu et ne savent pas réellement ce qu’ils veulent. On est tenté de dire qu’ils ont un sérieux problème psychologique, dû à un manque d’affection à la base de leur vie, ce qui peut expliquer leur comportement. Ce qui nous amène à être pour eux d’une grande aide psychologique pour qu’ils puissent retrouver un certain équilibre affectif qui les manque.  Certes tout individu est libre de faire de son corps ce qu’il veut mais, il est bon qu’il sache qu’il ne doit pas abuser de son corps, non plus d’en faire un mauvais usage (abusus). Surtout, il ne faut pas porter atteinte à la pudeur des autres. Il faut certes évoluer avec le temps et la modernité. Toutefois, il ne faut pas  perdre de vue la moralité dans  toutes les actions que nous menons.

CONCLUSION

Somme toute, il a été question tout au long de notre analyse de l’exposé de la morale provisoire cartésienne. Notre travail tournait autour du chapitre trois du Discours de la méthode, et nous avons pour cela expliqué les trois maximes qui la caractérisent. Ces maximes nous invitent à la modération dans tout ce que nous entreprenons, puis à être résolus chaque fois que nous prenons des décisions. Elles sont enfin une invitation à la liberté d’esprit, afin d’atteindre en toute quiétude la vérité qui rend libre. Cependant  la morale provisoire de Descartes s’est avérée insuffisante au vue des règles de la méthode sociologique de Durkheim qui nous aide à bien conduire notre connaissance de la vérité dans une rupture avec l’innéisme cartésien.  Toutefois, une morale fut elle provisoire reste et demeure une morale c’est-à-dire une doctrine de l’action humaine qui prescrit à l’homme les règles de conduite en vue de son épanouissement. La valeur de la morale Cartésienne, celle provisoire demeure dans son ouverture à l’évolution parce que provisoire et non définitive. D’où cette morale montre implicitement la limite de la raison. Cependant, dans certains cas, l’homme ou l’humanité a besoin des vérités éternelles et immuables parce que, raisonnable.    

BIBLIOGRAPHIE

  1. Œuvre principale
  • RENE DESCARTES, Discours de la méthode, G-F-Flammarion, Paris, 1966, 254 p.
  1. Autres œuvres
  • BARAQUIN Noëlla, BAUDART Anne et ali, Dictionnaire de Philosophie, Armand Colin, Paris, 2011.
  • KANT Emmanuel, Fondement de la métaphysique des Mœurs, Hatier, Paris, 1963, 80 p.
  • Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, puf, Paris, 1937,  149 p.
  1. Webographie

[1] Noëlla BARAQUIN, Anne BAUDART et ali, Dictionnaire de Philosophie, Armand Colin, Paris, p. 209.

[2] René Descartes, Discours de la Méthode, Garnier Flammarion, Paris, 1966.

[4] René Descartes cité par : Simone Manon, http://www.philolog.fr/descartes-changer-ses-desirs-plutot-que-lordre-du-monde/, posté le 10 février 2010.

[5]Caractère, comportement de quelqu'un qui est éloigné de toute position excessive, qui fait preuve de pondération, de mesure dans sa conduite.

[6]Acte par lequel, après réflexion, on décide volontairement d'accomplir quelque chose.

[7]Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, puf, 1937, p. 32.

[8]Idem, p. 32.

[9]Emmanuel Kant, Fondement de la métaphysique des Mœurs, Hatier, Paris, 1963.

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