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ΕΘΑΝΕ

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LA SORCELLERIE AU CAMEROUN: L'ANGOISSE COMME MANIFESTATION VISIBLE

Photo du Père Éric De Rosny SJ

Photo du Père Éric De Rosny SJ

Le Père Eric De Rosny, dans un de ses articles publiés dans la revue Spiritus en Juin 2005 et intitulé « L’escalade de l’angoisse. A la recherche d’une parade chrétienne appropriée » (Ref : « L’escalade de l’angoisse. A la recherche d’une parade chrétienne appropriée », Revue Spiritus, vol. 46, Nº179, Juin 2005, p. 163-173.), identifie cinq niveaux d’angoisse chez tous ceux qui sollicitaient un accompagnement spécial sur des questions de sorcellerie. Ces cinq niveaux d’angoisse ainsi nommés sont le fruit de 12 ans d’expériences d’écoute attentive des problèmes que les gens vivent chaque jour.

La sorcellerie est un phénomène qui semble de plus en plus prendre de l’ampleur dans notre société africaine et particulièrement ici au Cameroun. De génération en génération l’héritage culturel se transmet à travers les histoires et faits divers qui ont coutumes d’être racontés en famille, au village, au quartier et même dans des milieux intellectuels. Il est fréquent d’entendre dire par des chrétiens, non chrétiens et même des intellectuels des paroles du genre : « on l’a mangé », « il a piétiné quelque chose », « on l’a vendu », « on m’a lancé », « je dois me laver au village », « on veut me prendre », et j’en passe. La réalité est palpable. Devant de telles situations, les réponses au problème prennent des formes diverses mais en général tout converge vers le même point. En effet les victimes ont tendance à faire recours à un prêtre, un pasteur, un guérisseur ou alors à un marabout.

Devant les manifestations sans cesses croissantes du phénomène de la sorcellerie au Cameroun et en Afrique, devant les effets qu’il produit et les conséquences qui en découlent, nous sommes en droit de nous poser un certain nombre de questions tout en proposant quelques pistes de solutions.

C’est dans une approche pastorale et dans un souci de méthode que le Père Éric De Rosny résume les causes du phénomène en cinq points qu’il nomme « les cinq niveaux d’angoisse ». Selon lui l’Angoisse nait à la vue de signes inquiétants. Elle monte d’un cran lorsque rien ne marche plus dans la vie : on se sent « bloqué ». L’identification du fauteur de trouble (toujours un membre de l’entourage) provoque un certain soulagement chez la victime. Elle reprend de la force lorsque l’on apprend que l’on fait partie d’une « liste de victimes » et que bientôt ce sera votre tour. Cette situation impose donc un certain comportement de la part de la victime qui veut, à juste titre, sauver sa vie et celle de ses proches. La menace devient permanente et le sujet commence à soupçonner toutes choses et tout le monde car sa vie est en danger, du moins c’est ce qu’il croit. Il est prêt à tout donner, tout vendre pour s’en sortir.

Face à un tel problème, la question que l’on se pose est de savoir si l’angoisse ainsi nommée peut avoir une solution durable et efficace ? En enlevant l’angoisse des victimes on les soulage certes, mais peut-on ainsi mettre fin au phénomène de la sorcellerie ?

Pour chaque niveau d’angoisse, le Père Éric De Rosny a essayé d’indiquer des lignes de conduite qui pourraient servir à cette fin.

Niveau 1 : la vue des signes inquiétant.

Les signes inquiétants se résument en général en deux grandes catégories :

  • Le constat des faits anormaux : un sentiment diffus de malaise, la présence d’animaux en grand nombre ou mort inexplicable d’un animal domestique, la disparition d’objets surtout le linge intime, la découverte des choses singulières comme des écorces ou un animal mort devant sa porte, des actes insolites, une présence humaine et invisible que l’on pressent, le sentiment d’être suivi et agressé).
  • Les rêves troublants : « couches de nuit », « repas de nuit », visite des « Morts », la référence à un scénario de sorcellerie en référence à l’esclavage communément appelé « Mfamla » à l’Ouest du pays ou « Ekong » au Sud du pays.

Pour la première catégorie, le fait d’interposer la personne de Jésus entre le fait anormal et soi permet le soulagement de la victime. Pour la seconde catégorie, la victime doit comprendre que les couches de nuit ou les repas de nuit sont la manifestation normale de notre fonctionnement biologique et sexuel. La présence des « Morts » qui reviennent dans les rêves disparaitrait avec la prière pour les défunts. Les tentatives d’interprétation de ces rêves ne conduisent généralement pas à l’éradication du phénomène.

Niveau 2 : le blocage généralisé.

L’expérience du blocage généralisé est sans doute l’expérience la plus déconcertante pour une personne qui se retrouve face à une série d’échecs inexpliqués, des malheurs qui se répètent et affectent toute la famille, l’avenir qui devient obscure. L’individu assimile son blocage à celui de la famille qui ne progresse pas. Dans un tel climat, la méfiance pousse les uns et les autres à cacher leur projet et intentions afin d’éviter des « attaques ». Je me souviens d’une maman qui, après le décès subite d’un de ses fils, me demanda de prier pour lui car dit-elle, « sa mort n’est pas normale ». En effet, en conversant avec les frères et sœurs du défunt, je me suis tout de suite rendu compte que tous étaient convaincu de la présence d’une main obscure et malfaisante derrière la disparition de ce dernier.

Pour beaucoup, le blocage a été décidé depuis l’enfance. La cause du blocage c’est une malédiction ou un mauvais sort jeté sur la famille, c’est un ancêtre mort qui est mécontent, c’est le refus d’aller se faire « laver » au village, etc. La victime du blocage commence donc le tour des consultations chez le médecin, le prêtre et le pasteur pour se faire exorciser. Si tous ces moyens ne sont pas concluants alors elle a recours aux charlatans et marabouts.

La conduite proposée par le Père Éric De Rosny consiste donc à combattre l’effet de globalité et de fatalité de trois manières :

  • Amener la personne « bloquée » à faire la distinction entre ce qui est occulte et ce qui ne l’est pas. Faire jouer l’esprit critique de la personne.
  • Redonner à la personne du courage et de la confiance en soi. Il s’agit d’amener la personne à voir dans sa vie les choses qui marchent.
  • Encourager la personne à prendre une option chrétienne. Il s’agit de renforcer la force de caractère de la personne. La prière pour l’obtention de cette FORCE est un chemin de libération du « blocage ».

Après toutes ces pistes, il peut arriver que la personne ne sorte toujours pas de son blocage, alors il serait bon d’amener la personne à dévoiler le nom de la personne qu’elle tient pour responsable. L’univers de la sorcellerie dans lequel nous vivons a sa propre logique qui échappe parfois au sage le plus averti. Derrière le « blocage » se cache souvent le responsable du mal.

Niveau 3 : la découverte de l’agresseur.

Découvrir l’agresseur ou le responsable des malheurs est une quête sans repos. L’angoisse nourrit discrètement à l’intérieur de soi ou dans l’entourage des soupçons. En général, l’on préfère réserver au devin ou voyant le privilège de faire cette découverte du coupable par lui-même. Il est important que la révélation soit confirmée par plusieurs autres devins, d’où les consultations multiples. Progressivement les soupçons, ajoutés à la rumeur qui circule au sein de la famille, se cristallisent autour d’une personne. Il s’établit donc un certain consensus entre tous les acteurs.

D’après Éric de Rosny, l’accusation est généralement soutenue par des preuves liées au comportement du présumé coupable (« Il aide les autres qui réussissent, mais personne de sa famille n’a réussi ») ou alors à ses paroles (« Toi tu n’accoucheras jamais ! », « Tu ne verras plus le caca de l’enfant »). Le présumé coupable se trouve toujours, ou presque, être de la lignée du père ou lui-même. Il ne sort presque jamais de côté de la mère car on ne saurait accuser sa propre mère. Ceci est le critère de lecture de beaucoup de charlatans qui prétendent identifier le vrai coupable.

Que faire face à de telles situations ? Ici le besoin d’identification ou alors de désignation du coupable (le Sorcier ou la Sorcière) devient une nécessité vitale, une question de vie ou de mort. Trois pistes sont donc envisageables pour l’accompagnateur devant de tels cas.

  • Ne pas nier la réalité de l’accusation faite tout en évitant de donner son appui à cette interprétation. La dédramatisation de la situation par la personne permet de diminuer d’intensité l’accusation.
  • Il est aussi intéressant d’encourager la victime à transférer au niveau de Dieu son jugement afin d’éviter l’entame d’une contre-attaque. « Les devins guérisseur dramatisent et augmentent d’abord l’inquiétude de leurs visiteurs, en orientant leur animosité vers le coupable, pour les redynamiser, et pour rendre leur intervention nécessaire. Je ne les suis pas sur ce point ». Une démarche de réconciliation entre la victime et le présumé coupable a souvent permis de mettre fin au problème de sorcellerie. La réconciliation dans ce cas est un long processus.
  • A ceux qui sont victimes de l’accusation de sorcellerie, il est important qu’ils prennent conscience de la puissance de l’Eglise qui est mieux armée que les devins. A travers les sacrements, les sacramentaux, la prière et autres, elle est capable d’aider à être fort devant l’adversité et l’accusation injuste. La victime d’une telle accusation de sorcellerie peut aussi s’identifier au Christ en passion car lui aussi a été une victime innocente.

Il peut arriver qu’après avoir consulté un devin, révélateur de l’identité de l’agresseur, la victime découvre qu’elle fait partie d’une liste de victime. On assiste ainsi à une remontée forte du sentiment d’inquiétude et d’angoisse qui peut aller jusqu’à provoquer des manifestations physiques et visibles sur la personne.

Niveau 4 : inscrit sur une liste.

« Le défunt a dit qu’ils seront tous entrainés ! » ; « Le père a dit avant de mourir : on vous prendra un à un » ; « C’est ton tour ! ». Voilà autant d’expressions révélatrices de l’appartenance à une liste. En général elles viennent du devin ou alors des propos imprudent de certains membres de la famille. Les souffrances physiques non détectées à l’hôpital confirme et soutient davantage l’idée de la liste. « À l’hôpital on a fait tous les examens et on a rien vue ». Que faire donc ? Où se trouve cette liste ? Qui en est l’auteur ? Quels en sont les noms ? Qui est le suivant ? Combien de temps il reste ? Autant de questions qui nourrissent l’ambiguïté du problème et tourmentent la victime. Une grande peur s’installe.

Trois pistes sont envisageables :

  • Devant la grande peur de la victime, l’objectif est d’abord de calmer cette peur qui pousse à agir sous le coup de l’émotion. Une proposition de prière intense permet de redonner confiance et de rassurer la personne. Ainsi le sort est conjuré lorsque la date limite de la prétendue Mort annoncée est passée.
  • Créer une autre liste, avec le nom de la victime ou des membres de la famille, qui sera soumise à des prières dites séance tenante ou alors au cours des eucharistiques.
  • Une catéchèse sur l’Eucharistie comme étant Dieu qui se donne à manger à nous. Ainsi, comment quelqu’un d’autre peut-il me « Bouffer » lorsque je viens de manger Dieu lui-même ? De nombreuses personnes ont tendance à considérer la communion comme un super fétiche ; alors il est important de bien faire comprendre que l’Eucharistie implique une vraie vie chrétienne. Ceux qui ne sont pas en condition de communier peuvent toujours le faire à travers la communion de désir.

Niveau 5 : la maison hanté (l’habitation elle-même est minée).

La demeure, lieu de jouissance et de repos, lieu de projection dans l’avenir, lieu d’accueil et de construction de la famille. La demeure est un des fondements et un signe concret de la réussite d’une vie. Avoir une maison, un chez-soi, symbolise donc le succès et le bienêtre.

Que se passe-t-il lorsque le lieu d’habitation et de repos devient la zone de prédilection des serpents mystiques (le nyungu), des manifestations étranges (cauchemars en série, mort étonnante d’un animal domestique, découverte des oignons enterrés, mouvements dans les latrines, traces suspectes, et autre) ? On entend donc dire : « la maison est minée », « la maison est construite sur un passage maléfique », « le propriétaire a enterré des choses. Il vend les locataires pour s’enrichir ». La confirmation peut venir de la mort d’un enfant, des maladies récurrentes, des problèmes de terrain qui s’envenime, des disputes avec les voisins, le comportement agressif des enfants de la maison, etc. La peur saisie toute la famille. En général on recourt au prêtre, pasteur ou guérisseur pour un exorcisme ou une bénédiction de la maison. A cet effet je me souviens que mon père, étant chrétien catholique, avait fait appel à un guérisseur pour qu’il vienne déterrer tout ce que le propriétaire avait enterré dans notre maison au quartier Ekounou. Ce dernier, après une fouille intense, finit par nous montrer de nombreuses boutures d’oignons. La famille a retrouvé le calme pendant un temps relativement court.

Devant une pareille situation, le rituel de bénédiction de la maison que prévoit l’Eglise catholique permet de lever l’angoisse généralisée. Le fait de le pratiquer en présence de tous les membres de la famille permet de créer un climat de confiance et rassure tout le monde. Des gestes d’unité comme la prière ensemble et main dans la main, permettent d’accroitre le sentiment de force et de puissance chez chaque membre qui s’identifie au groupe. Un repas fraternel, hautement significatif dans nos coutumes africaines, marque la fin du rituel de désenvoutement de la maison.

A la fin de la lecture de cet article, le lecteur pourrait se poser la question de savoir si nous ne croyons pas en la Sorcellerie. Cette question m’a été posée à plusieurs reprises lors de certains échanges. Je pense à cet effet que devant le phénomène de la Sorcellerie la vraie question n’est pas de savoir si l’on y croit ou pas, ou alors si elle existe ou pas. Son existence ou alors son inexistence ne donnent aucune réponse concrète aux problèmes réels que vivent les gens. La véritable question qui se pose est de savoir comment aider les gens à sortir de leur angoisse et de leur peur, de leur « blocage ». Les causes diverses du phénomène de la sorcellerie convergent tous vers un unique point : l’angoisse. La peur générée paralyse la personne et même le groupe social au point d’inhiber toute tentative de réalisation personnelle et de croissance. La paralysie est tellement forte qu’elle est capable d’affecter toute une société entière, voir tout un continent. On ne peut donc pas s’empêcher de poser les questions suivantes : La question de l’angoisse et de la peur générée par le phénomène de la sorcellerie ne serait-elle pas une des causes, sinon la cause majeure, du sous-développement de l’Afrique ? A quoi ressembleraient nos sociétés délivrées de l’angoisse et de la peur qui se cristallise autour du phénomène de la sorcellerie ? Existe-t-il une clé de libération définitive ?

Pitti Djida Alain, SJ.

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