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ΕΘΑΝΕ

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CHAPITRE III: LA SOCIALITÉ DE L'ARGENT

CHAPITRE III: LA SOCIALITÉ DE L'ARGENT

Le titre de ce chapitre nous est inspiré par un article de Levinas intitulé Socialité et argent [1]. Parler de la socialité de l'argent c'est avant tout envisager une réflexion sur la dimension sociale de l'argent. Quel peut être le rôle de l'argent dans les relations humaines ? La problématique de l'argent touche aussi à la question de la dignité de l'homme. Quelle pourrait-être la juste valeur et le sens de l'argent dans une société ? Au-delà du problème social de l'argent, n'y a-t-il pas une réelle préoccupation d'ordre existentiel, une question de sens de l'existence chez l'homme à travers la question de l'argent ?

III.1 L’argent, le marché et les échanges

Dans la perspective levinassienne, l’argent est interprété comme la possibilité d’entrer en possession de quelque chose ou d’un service. L’argent offre une très grande possibilité d'entrer en possession. L’argent est une institution qui se situe dans le monde du pouvoir mais aussi celui de l'éthique. Nous l’avons dit dans la première partie de notre travail, le monde du pouvoir où le Moi déploie tout son égoïsme est celui de la possession des choses pour sa jouissance immédiate. La spontanéité du Moi le pousse à l’accumulation, l’entassement et d'autres formes d’action en vue d'une jouissance (immédiate ou ultérieure par le travail et la demeure). Bref, il cherche à tout ramener au Même par la consommation. Toutefois, il s’avère que la possession ne s’étend pas seulement aux choses du monde, mais aussi aux personnes. En effet, la médiation de l’argent offre aussi cette possibilité de posséder l’homme par son travail, ses services.

Dans l’argent, s’effectue l’établissement d’une certaine relation entre les hommes. En plus du pouvoir d’acquisition, l’argent apparait comme possibilité d’échanger : échanger ce que j’ai contre ce que je souhaite acquérir. En plus de la possession des choses, il peut aussi s’établir une rencontre d’Etranger à Etranger, de sujet à sujet, d’homme à homme. C’est le lieu de la transaction. Dans la trans-action, le Moi et Autrui s'offrent mutuellement ce qu’ils ont, ce qu’ils possèdent sans toutefois aliéner ce qu’ils ont de précieux, leur altérité radicale.

Le lieu par excellence des échanges entre les personnes dans une société est le marché. En effet, l’économie de marché nous montre que la satisfaction dans les échanges n’est atteinte que dans une situation de concurrence pure où il y a un très grand nombre d'acteurs (acheteurs et vendeurs). C’est la seule situation qui met fin à l’arbitraire dans la fixation des prix par l’homogénéisation des produits (le même produit a le même prix ou la même valeur chez tous les vendeurs) ; c’est le seul système où l’on peut observer l’atomisation des acteurs engagés dans les échanges (les individus sont dissous dans la masse, un seul acteur ne peut pas dicter ou imposer son prix ou sa loi aux autres. Il n'y a pas de tyrannie en situation de concurrence parfaite, sinon que c'est le système du marché qui dicte la conduite des acteurs) ; c’est le seul système qui offre la libre entrée et sortie des acteurs par le fait qu’ils soient insignifiants sur le marché (les individus peuvent librement circuler sans pour autant gêner les autres dans leurs transactions) ; enfin, c’est le système qui offre une très grande fluidité de l’information instantanée. Nous sommes dans un monde où le besoin de communiquer et de s'informer est de plus en plus grand. L’information est de plus en plus rapide, gratuite et disponible pour tous, ce qui favorise la qualité des échanges entre les personnes.

La situation de monopole, qui peut être assimilée au monde du Même où le Moi n’est nullement dérangé ou perturbé par la présence d’Autrui, est une situation de violence et d’injustice. Le Moi a pouvoir sur tout et en tout, il peut tout, il ne rencontre aucune opposition ou résistance devant lui. Pourtant, le marché économique comme médiateur est un espace d’échange et de trans-action, c’est un lieu d’expression pour tous. C’est le lieu de la liberté individuelle où chacun peut trouver la satisfaction à ses besoins d’acquisition et de cession.

Sortir de la dictature ou du totalitarisme économique comme imposition et violence d’une minorité d’hommes puissants sur une majorité de faibles et de pauvres, n’est-ce pas déjà envisager une sortie de la logique de l’intéressement pour soi afin de s’ouvrir à l’autre ? L’économie n’a-t-elle pas pour vocation finale d’améliorer la situation sociale du plus grand nombre sans pour autant dégrader celle des autres ? La relation économique doit s’ouvrir en fin de compte sur Autrui sous la modalité du désintéressement et du don.

III.2 Argent et travail chez les juifs

Dans l'histoire, certains peuples se sont distingués par leur capacité de s'autodéterminer et de s'auto-positionner au milieu des autres peuples. C'est le cas du peuple juif qui a proclamé le monothéisme dans un contexte polythéiste. Avec Abraham, le père de la foi, professer la foi en un Dieu unique à l'intérieur d'une culture polythéiste était bel et bien une manière de se démarquer de la tendance générale. C’est un aspect important qui nous permettra de comprendre la manière juive de considérer l’argent et le travail. Un autre élément important dans l'histoire de ce peuple est l'enrichissement. La richesse était un signe de bénédiction divine. Elle était pour ce faire destinée uniquement au service de Dieu. Plus on est riche, plus grande est la possibilité de servir Dieu. Toutefois, l'enrichissement ne se faisait pas n'importe comment. Il se faisait par la force du travail et non par le vol ou le pillage. Prendre ce qui appartient à l'autre pour en faire sa propre propriété constituait une violation de la loi divine. C'est pourquoi, après la sortie d'Egypte, une des grandes leçons que Dieu donne à son peuple au désert, avec le don qu'il fait de la manne, est que toute richesse obtenue sans effort n'a aucune valeur, mais celle qui est obtenue par la dureté du travail est savoureuse et agréable. En effet, la manne était un aliment sans goût ni saveur. Elle était un aliment purement fonctionnel destiné à entretenir la vie dans le désert. Travail et enrichissement vont donc de pair. Le peuple arrivé en terre promise devra se battre contre les occupants, il devra travailler durement pour faire fructifier les biens de la terre et multiplier son bétail.

Dans le Talmud, il est énoncé un certain nombre de règles qui régissent le monde social, y compris la gestion économique. Entre autres éléments, on y retrouve des règles sur la régulation du prêt à intérêt: on peut prêter à un non juif avec intérêt, mais à un juif on ne prête pas avec des intérêts. Il est même recommandé de faire des prêts à intérêts négatifs aux pauvres. Il est prévu le système d'annulation de la dette d'un autre après un certain temps. On y retrouve aussi des règles sur l'usage des lettres de change (sorte de chèque), sur la limitation du profit et même sur l'interdiction de faire des spéculations. Par exemple, lorsque les prix sur le marché montent, alors il est interdit de faire des réserves, il faut tout vendre pour que les prix diminuent. L'on n'accumule pas des richesses et des biens pour soi, mais uniquement dans le but de servir Dieu et de le donner aux autres.

La force du système économique des juifs de cette époque résidait alors sur la forte circulation des biens et des services. Les échanges commerciaux se fondaient avant tout sur la confiance. L'économie dans ce sens, et l'argent en l'occurrence, est considérée comme un agent important dans le rapprochement des personnes, dans l'enrichissement des relations humaines. L'économie n'est plus une simple jouissance privée des richesses et biens de la terre, mais plutôt une ouverture à une dimension relationnelle importante de la vie sociale. La recherche du profit et le gain ont pour seule et unique finalité la croissance et l'expression de l'autre. En même tant que le fruit de mon travail me profite, il profite aussi à tous. Le travail et l'argent sont des moyens au service des hommes et de Dieu et non une fin en soi et pour soi.

III.3 Argent et Dignité humaine

La chose et le service sont deux réalités distinctes l'une de l'autre. Ce qui distingue les deux ordres, c’est le fait que le service est une activité de l’homme, il est profondément marqué par la présence humaine. Toutefois, les choses peuvent aussi être le fruit des réalisations humaines. Tout ce que l’homme fabrique, c'est-à-dire le travail de ses mains, a une valeur et un prix. Le prix de la production humaine peut donc être évalué et reconnu à sa juste valeur ou encore méconnu. Alors que nous constatons le profond écart entre le travail de l’homme et la valeur du produit de sa production, il nous vient la question de savoir comment on peut parvenir à une juste valorisation, une juste appréciation du travail fourni par l’homme et du produit obtenu ?

Les services, comme les choses, se laissent totaliser ou comparer. En d’autres termes, l’acheteur ou le possesseur d’argent peut être ramené au même niveau que les marchandises sur le marché. Même l’homme a un prix, il peut être vendu ou acheté. A l’époque où les échanges commerciaux se faisaient par le moyen du troc, les biens et les services n’étaient pas toujours estimés à leur juste valeur. L’on pouvait échanger un homme (esclave) contre un sac de sel, de grandes parcelles de terre contre des allumettes ou des armes. C’était la démesure dans les échanges. Réduire l’injustice dans la valorisation des biens et des services, c’est mettre sur pied une institution capable de rendre homogène ce qui semble démesuré, c’est ramener les deux ordres (les choses et les services) sur un même système d’évaluation : l’argent. Celui-ci apparait ici comme une institution économique capable de réévaluer le travail accompli et les choses à acquérir. Grâce à l’argent, l’on peut donner une valeur à la production humaine, aux choses en général. Le travail peut être mesuré à sa juste valeur, de même que le produit du travail.

De façon indirecte, parler de la juste valorisation du travail humain par l’argent, c’est aussi parler de la dignité humaine. La notion de justice est liée à celle de reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est, un être humain ayant une dignité propre. Dans le même sens, rendre justice ou faire justice à un homme, c’est reconnaitre ses efforts et le fruit de son travail à leur juste valeur. Violer la dignité de la personne ne revient-il pas à mépriser les sacrifices consentis pour un tel service ou une telle réalisation ? La reconnaissance de l’autre par la juste valorisation de son œuvre ou de son travail est rendue possible par la médiation de l’argent.

L’exploitation de l'homme, qui est une forme de violence sur l’autre, peut se manifester soit comme sous-évaluation soit comme une surévaluation des biens et services. C’est ici qu’intervient la recherche de la juste mesure opérée par le système du marché économique : la rencontre entre l’offre et la demande, comme nous l'avons vue plus haut. L’équilibre recherché ou encore la satisfaction désirée par les deux parties ne s’obtient qu’à partir d’une certaine entente globale, un dialogue dans lequel chacun peut être reconnu pour ce qu’il est et pour ce qu'il vaut. L'indifférence devant le chômage des jeunes, le non payement des salaires des fonctionnaires ou des travailleurs, la spéculation boursière, le stockage des marchandises en vue d'une augmentation des prix, la fixation aléatoire des prix sur le marché, le trafic humain, le développement des réseaux de prostitution, le commerce des organes, les enlèvements et demandes de rançons, le travail des enfants et d'autres formes d'injustices sociales, sont autant de violence et de mépris de la dignité humaine. Le respect de la dignité de l'homme passe aussi par le respect de ses droits fondamentaux à un travail rémunéré, à l'expression, à la reconnaissance sociale par l'accès à des dignités, à la santé, à la vie et à l'éducation.

III.4 Au-delà de l’appétit d’être de l’homme

Dans Les imprévus de l’histoire, Levinas affirme que « pour Heidegger, l’être est animé par l’effort d’être. Il n’y va pour l’être dans son effort d’être que l’être, avant tout et à tout prix. Cette résolution conduit à entrer dans les luttes entre individus, nations ou classes, en étant ferme et inébranlable comme l’acier. Il y a chez Heidegger le rêve de noblesse du sang et de l’épée »[2].

L’appétit d’être, ou encore la soif de se maintenir et de se conserver dans la vie, habite l’homme et parfois détermine son comportement social. Nous avons vu que l’homme peut lui aussi être ramené au même niveau que les marchandises et faire l’objet d’une transaction financière. Cette totalisation économique réduit l’homme à l’état de chose. La question que nous nous posons à présent est de savoir si l’homme est réductible à l’argent ? Quel pourrait-être l’au-delà de l’appétit d’être qui anime les acteurs du marché économique ?

Au-delà des préoccupations personnelles et égoïstes de l’homme qui ne cherche qu’à se conserver dans la vie, au-delà de l’existence pour soi, il y a le don de soi. Levinas se demande : « l’homme n’est-il pas aussi l’étonnante possibilité – exception à l’ordonnance de tous les modes d’être ! – de céder sa place, de Da, de se sacrifier pour l’autre, de mourir pour l’étranger ? »[3]

« Céder sa place », « se sacrifier pour l’autre », « mourir pour l’étranger », voilà des expressions assez fortes qui ne laissent pas indifférent. En même temps, elles soulèvent un certain nombre de questions. Comment peut-on mourir pour l’étranger, l’inconnu ? Comment peut-on renoncer à son argent de poche, à la main mise sur ses biens, à ses possessions pour le donner ? Quelle pourrait en être les motivations capables de pousser l’homme, dont la spontanéité est égoïsme et intéressement, à donner sa vie pour Autrui ? Autant de questions qui ouvrent à la possibilité irréductible de l’homme capable de s’exprimer au-delà de la relation économique, possibilité de l’homme de valoir bien plus que son argent, bien plus que toutes ses possessions. L’irréductibilité de la valeur humaine à l’argent, à l’économie, se traduit par le dés-intér-essement (au-delà de l’inter-essement).

Comment comprendre le sacrifice de soi pour Autrui ? Dans le rapport à Autrui qui se concrétise dans la rencontre du visage de l’Autre, l’autre homme, c'est-à-dire le faible et l’étranger, exprime sa faiblesse et sa nudité. Il ose parler, me parler à travers des mots tout simples et parfois inaudibles. Il me regarde afin de m’inspirer comme une respiration profonde, une réponse, ma responsabilité personnelle. Son regard me parle, sa situation me concerne au plus haut point. Prendre au sérieux les besoins d’Autrui, c’est déjà donner une réponse à son appel.

Puis-je me dérober devant la réalité du besoin d'exister de l’autre homme ? Me dérober ou détourner mon regard, n’est-ce pas en réalité nier ma propre situation existentielle ? Que signifierait pour Moi une existence terrestre consacrée à la pure jouissance-pour-soi et égoïste dans la totalité de l’ordre économique issu de l’intéressement ? La vie humaine n’a de sens, non pas dans la relation économique, mais dans la relation métaphysique où chacun vit pour soulager les peines d'Autrui. C’est dans la proximité avec l’étranger que se produit la socialité, la reconnaissance d’autrui comme ayant un sens en lui-même. Dans une certaine mesure, Autrui donne sens à ma vie et à mon existence.

III.5 Une philosophie du secours: La Tzedaka juive

A partir des notions d'hospitalité et d'accueil chez Levinas, nous voulons à présent entamer une réflexion personnelle sur la notion de secours. Nous pensons que cette notion peut constituer un enrichissement dans la réflexion que nous menons actuellement sur la question du vivre-ensemble.

Le monde actuel semble avoir perdu ou oublié un certain nombre de valeurs qui faisaient sa fierté autrefois. Nous vivons dans un monde où l'anéantissement total de l'Etranger est devenu le paradigme. L'Etranger est toujours-et-déjà l'ennemi à abattre. Il est considéré comme celui qui menace mon avoir, mes possessions, mes biens. Le voyageur ou l'inconnu qui se présente à moi est saisi et compris d'avance. Il n'a pas besoin de s'exprimer ou de parler, il n'a pas besoin de m'enseigner quoique ce soit car je connais d'avance ce qu'il pense et ce qu'il veut. La haine contre l'Etranger est grandissante. Le cercle de l'accusation et la chasse aux sorcières guident la recherche de la vérité et de la justice. On recherche sans cesse des responsables à incriminer, car la responsabilité d'un malheur incombe toujours à Autrui et jamais à soi. Une telle société où la confiance fait place au soupçon et la suspicion ne peut qu'être porteuse de violence et de guerre. Un changement d'horizon nous semble être nécessaire afin de reconsidérer la question de l'hospitalité et du regard sur l'Etranger, l'Inconnu. L'Etranger est en réalité une possibilité d'ouverture vers l'avenir.

III.5.1 Approche notionnelle

Le mot hébreu Tzedaka revêt trois grandes significations selon le rabbin Cohen[4] dans un de ses commentaires sur le Talmud juif. Ce mot renvoie d'abord à l'aumône. L'aumône dans la conception rabbinique prenait le sens d'un don d'argent fait à un pauvre. C'est un secours pécuniaire apporté à un pauvre. Selon le Talmud juif, le secours apporté à un pauvre donne lieu à des récompenses divines car tous les hommes, riches et pauvres, sont des enfants du Créateur. Donc donner à un pauvre, c'est accomplir son devoir envers l'humanité et Dieu. Parmi les différentes récompenses l'on compte: une vie longue, une très grande prospérité financière, une descendance nombreuse, etc. Toujours dans la croyance juive, le mot Tzedaka signifie aussi justice. Pour parler en termes de justice, donner à un pauvre est juste parce que tout ce que l'on possède vient de Dieu et est destiné par conséquent aux pauvres. Le Rabbin Cohen affirme que « l'idée rabbinique de la Tzedaka ne saurait être mieux définie qu'en ces termes: « Donne-lui de ce qui est à lui, entendu que toi et tout ce que tu as lui appartenez; ceci a été exprimé par David, qui disait: « Tout vient de toi et nous recevons de ta main ce que nous t'offrons. » (1 Chron. 29, 14). (Aboth 3, 8) »[5].

La pratique de la justice, ou encore le secours apporté aux pauvres, qui constitue la deuxième signification du mot Tzedaka, est un devoir personnel et non une faveur. C'est un devoir devant Dieu. La pratique de la charité, quant à elle, est toute aussi exigeante que celle de la justice. La charité est comprise dans le sens de la bienfaisance. Si l'aumône s'adresse uniquement à des pauvres, la bienfaisance, elle, s'adresse à tous (riches et pauvres). Donner quelque chose à un homme qui est dans le besoin requiert la manière et l'attention pour la personne. Il faut considérer la dignité de la personne à qui on donne le secours. Pour mieux percevoir l'importance de cette croyance qui animait les juifs, on retrouve dans le Talmud ces quelques citations: « la charité est égale à toutes les autres prescriptions réunies.» (B. b. 9a). « Quiconque pratique la charité et la justice agit comme s'il remplissait le monde entier de bonté et d'amour » (Souk. 49b). « Celui qui pratique la charité est plus grand que tous les sacrifices » (Souk. 49b). Cette foi en la puissance de la charité est si forte qu'elle sera considérée comme la condition de la venue du Messie dans le monde: « Grande est la charité, car elle fait approcher la rédemption (du Messie) » (B. b. 10a).

Tout ce qui précède nous permet de comprendre la signification religieuse et sociale que revêt le mot Tzedaka ou secours. Au-delà des récompenses accordées à celui qui pratique la charité, l'aumône et la justice, il apparaît aussi dans le secours un devoir de solidarité envers l'humanité. Aider un homme, c'est sauver toute l'humanité. Si nous insistons sur cette conception juive du don et du partage, c'est pour la simple raison que cette tradition revêt en elle une certaine philosophie du secours qui engage l'homme dans une relation métaphysique avec autrui. Cette philosophie ou croyance a soutenu la vie sociale et le développement économique de tout un peuple et l'a conduit au développement technologique extraordinaire que nous lui reconnaissons aujourd'hui. Nous verrons plus loin que le développement d'un peuple est lié à la considération qu'il accorde à l'argent de par sa culture et sa civilisation.

III.5.2 Le Secours et l'hospitalité de la maison

Parlant de la révélation du visage de l'autre, Levinas affirme que le visage de l'autre m'interpelle, me commande de lui venir au secours. Le visage, c'est la réalité du pauvre qui se présente à ma porte, c'est l'étranger qui me sollicite. Parler d'une philosophie du secours, revient pour nous à redonner tout son sens social à la valeur d'hospitalité. En effet, dans beaucoup de traditions asiatiques, orientales et africaines, l'hospitalité et l'accueil de l'étranger sont considérées comme une vertu hautement valorisée dans la société. Donner de son pain aux voyageurs, s'occuper de l'orphelin et de la veuve sont des actes qui confèrent à l'accueillant un statut particulier. Celui qui accueille un étranger se sent honoré par cette visite. C'est un honneur de donner à boire et à manger à un étranger. De plus, l'accueillant était estimé et respecté de tous dans la société. Le respect et l'estime n'étaient pas une sorte de récompense ou reconnaissance sociale pour l'accomplissement d'un acte méritoire, mais le respect était celui que l'on rend à un homme qui sait reconnaître la valeur de la vie humaine. Donner son pain à un étranger, n'est-ce pas accorder de l'importance à la vie humaine ?

Comme nous venons de le voir plus haut, avec les règles morale de vie dans la société juive, les richesses qu’on possède sont principalement destinées au service des autres et de Dieu. Selon le Talmud juif, dans la partie consacrée à la vie morale, les richesses et les biens sont vouées à être redistribuées à tous. La notion de partage, qui ne fait pas partie du monde de la jouissance économique et égoïste, correspond parfaitement à la philosophie qui a permis aux juifs d'avoir la prospérité économique et le prestige que nous leur reconnaissons aujourd'hui. L'histoire du monde montre que les juifs ont été pour beaucoup dans le développement de l'Europe et des Etats Unis d'Amérique. Avec un commerce basé sur la confiance et la circulation des biens, ils se sont imposés comme étant un peuple doté d'une intelligence et d'un sens pratique pour les affaires.

En fait, si nous devons parler de la question de l'usage de l'argent, nous dirons que l'argent est lié à une culture, une civilisation. Les juifs ont intégré dans leur culture, à travers toutes les lois des Ecritures Saintes, du Talmud juif et du Talmud babylonien, une conception de l'argent qui correspond à sa juste valeur. Donner à l'argent sa juste place, n'est-ce pas accorder à l'homme sa primauté devant les choses ? La plupart des déviations et des problèmes d'ordre éthique que nous rencontrons dans notre société actuelle viennent en fait d'une certaine injustice. L'injustice consiste à accorder à l'argent plus de place et de valeur qu'elle n'en possède. L'injustice, c'est faire de l'argent une fin et non un moyen pour enrichir les relations interhumaines. L'injustice, c'est la méconnaissance de l'importance de l'argent comme fruit d'un dur labeur. Mépriser l'argent, c'est aussi mépriser son propre pouvoir de possession et de saisie du monde. Si l'argent est une fin pour soi, comment pourrait-on entrevoir la possibilité de l'hospitalité, de l'accueil et de la relation métaphysique avec Autrui? L'argent comme moyen nous situe déjà dans l'univers de la métaphysique et de l'éthique. L'argent est le moyen par excellence pour atteindre Autrui qui est une fin, un avenir pour moi. Ouvrir largement les portes de sa maison à l'étranger, c'est retrouver en réalité mon essence profonde, mon identité d'être bienfaisant et bon. C'est en définitive trouver un sens à ma vie comme être-pour la bonté. « Aime ton prochain, c’est cela toi-même»[6].

Pitti Djida Alain SJ

[1] E. LEVINAS, « Socialité et argent », in Cahier de l’Herne, Emmanuel Levinas, pp. 134-138.

[2] E. LEVINAS, Les imprévus de l’histoire, p. 186.

[3] E. LEVINAS, « Socialité et argent », in Cahier de l’Herne, Emmanuel Levinas, pp.137

[4] A. Cohen, Le Talmud: Exposé synthétique du Talmud et de l'enseignement des Rabbins sur l'éthique, la religion, les coutumes et la jurisprudence.

[5] Ibid, p. 276

[6] E. LEVINAS, De Dieu qui vient à l’idée, p. 144.

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